Mardi 22 mai
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15:06
C’est donc autour d’une histoire d’amour entre deux
enfants, Sam et Suzy, que l’américain Wes Anderson construit son septième long-métrage. Deux enfants, peut-être pas tout à fait. Si Sam, scout Kaki aux faux airs de Davy Crockett
façon Castor Junior, a encore tout du bébé, son amoureuse Suzy a elle déjà les attributs irréprochables d’une petite Lolita. Sans doute le réalisateur de La Vie aquatique a-t-il bien
raison de croire en l’amour enfantin car la version des adultes semble ici se cantonner à la tromperie, la rancœur et la jalousie. Ces mêmes adultes, qui les parents de Suzy, qui l’officier de
police en charge de remettre la main sur les deux fuyards, qui le chef scout quelque peu niais, redoublent d’efforts pour anéantir la romance originelle, comme pour préserver des inévitables
déceptions et des désillusions fatales les jeunes innocents qui, de leur côté, révèlent un comportement plus responsable et réfléchi.
C’est une évidence : Moonrise Kingdom se construit sur l’inversion des rôles entre enfants et adultes, et épouse pour cela la forme d’un conte niché au cœur d’îles prochainement
soumises à un cataclysme météorologique. Un conte qui emprunte lui-même beaucoup aux codes de la bande dessinée : les cadres stricts composent autant de cases qui défilent en longs
travellings latéraux ou en mouvements de marche arrière de la caméra. Comme dans ses opus précédents, le réalisateur réussit à merveille à créer un univers personnel avec son patchwork de
couleurs pastel, son sens inouï du détail qui confine au perfectionnisme, son goût de l’invention et du décalage. L’ennui est que cette savante alchimie transpire le préfabriqué et le
systématique de manière de plus en plus visible, réduisant ainsi l’ensemble à une succession de sketches qui manque un peu de liant. Les séquences des retrouvailles et de la fugue des jeunes
tourtereaux donnent au film ses meilleurs moments, notamment parce qu’elles utilisent à plein les ressources de l’endroit, paradisiaque et féérique. Sur fond de Françoise Hardy, l’été 1965, même
au large de la Nouvelle-Angleterre, ça vous a un petit côté pop, nostalgique et mélancolique irréfutable que les teintes acidulées soulignent joliment. Tout ceci est donc charmant, léger et aussi
anecdotique. Le système Anderson tourne à la fois à plein régime et un peu à vide, comme prisonnier de ses afféteries et de ses tics. La part dévolue aux adultes (avec un casting de stars) est
logiquement réduite, mais pour le coup les seconds rôles peinent à exister au-delà de quelques prestations frisant le cabotinage. L’issue du film dans le déchainement des éléments vire peu à peu
à la pantalonnade, le tirant pour le coup vers le pur divertissement qui ne manquera pas de réjouir grands et petits. C’est dans la dernière scène où Sam peint le tableau d’un paysage qui
n’existe plus que transparait l’éphémère de la jeunesse et des amours enfantines. Un constat qui assombrit soudain le film, signe peut-être que Wes Anderson se dirige prochainement vers d’autres
univers.
Par Patrick Braganti
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Samedi 12 mai
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11:38
S’emparer de la question de la sexualité en faisant
l’impasse sur celles du désir et du plaisir, c’est le meilleur moyen de réaliser un film vide et triste, ennuyeux et inintéressant au possible, alors que le sujet est au final passionnant. La
promotion de Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui, nouvel opus du duo formé par Jean-Marc Barr et Pascal Arnold, met l’accent sur
l’authenticité des scènes sexuelles explicites, captées frontalement, sans souci d’embellissement ou de duperie – seule originalité d’une œuvre plate et sans saveur, incapable de créer la moindre
intimité entre les tribulations de cette curieuse famille et le spectateur.
La péripétie du cadet, surpris en plein cours de biologie à se masturber et à se filmer sur son téléphone portable, va semer le trouble au cœur de la famille où la question sexuelle devient
soudainement centrale et traverse les trois générations qui peuplent la maison vaguement bohême et artistique : du grand-père veuf qui recourt aux bons soins d’une prostituée aux enfants (le
puceau obsédé, l’expérimentateur qui se cherche et la sœur qui a trouvé son épanouissement) en passant par les parents en proie au doute sur leur vieillissement et leur dégradation physique. Ce
qui pose ici le plus problème, c’est la sensation que l’acte sexuel revêt un caractère obligatoire, le signe d’une appartenance à un corps social. Au moment où le tourmenté novice perd son
pucelage, il ne laisse paraître qu’une certaine lassitude, comme déjà blasé et soulagé de se débarrasser d’un rite qui ne lui apporte aucun plaisir – en tout cas, il n’en exprime aucun. Il y a
dans l’observation impudique, mais jamais dérangeante et encore moins subversive, de la famille une dimension sociologique incontestable : on peut reconnaitre de l’audace à filmer la
relation entre un vieil homme et une prostituée attentionnée. On est à l’inverse plutôt décontenancés par ce que le film montre des pratiques de la jeune génération, motivées par la performance,
l’exhibitionnisme et la rupture des conventions. Échapper à la routine est le credo de la sœur et de son mec, lequel est de manière inattendue capable de faire preuve de beaucoup de délicatesse
et de subtilité lorsque, se masturbant aux côtés de sa copine, il décrit par le menu ce qu’elle lui inspire.
D’un amateurisme confondant, mal joué par des comédiens qui cachent mal leur ennui et finissent par nous le communiquer, le film qui revendique l’esprit libertaire des années 70 ne parvient
jamais à traiter son sujet, se complaisant à juxtaposer des séquences d’ébats laides, sans érotisation, à des conversations vaines, à la limite du ridicule. Où Jean-Marc Barr et Pascal Arnold
sont-ils allés pêcher cette idée saugrenue que la sexualité, sujet de l’intime par excellence, pouvait être débattue avec futilité et superficialité à la table familiale ? On se le demande
encore.
Par Patrick Braganti
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Publié dans : Abominable
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Jeudi 10 mai
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19:52
Émilie a beau être une jolie et indépendante jeune
femme installée à Marseille, elle n’en est pas moins célibataire et désireuse, en ce soir de Saint-Sylvestre solitaire, que les choses changent dans les six mois à venir. Et puisque l’ère est au
virtuel et à l’électronique, autant utiliser les moyens dits modernes, donc s’inscrire sur un site de rencontres. Des rencontres, Émilie ne va pas manquer d’en faire : des drôles et des
moins drôles, des romantiques et des cyniques, enfin des hommes pour lesquels la vie amoureuse ne doit guère être plus passionnante ou remplie que celle de la jeune femme. La lilloise
Dorothée Sebbagh, réalisatrice jusqu’alors de deux courts-métrages et collaboratrice (au montage ou à l’écriture du scénario) chez Emmanuel Mouret, Serge Bozon ou Valérie
Donzelli, choisit pour Chercher le garçon, son premier long-métrage qui ne fait au final que 70 minutes, l’examen décalé du badinage et de la drague dans leur version moderne qui bannit
le hasard et espère en l’accumulation et la multiplication.
Construit sur le motif de la répétition, celle des rendez-vous plus ou moins brefs auxquels se rend Émilie, le film réussit le pari de ne pas virer au systématisme, de se tenir à juste distance
d’une vulgarité ou d’une lourdeur qui restent tapies dans l’ombre et d’instiller une ambiance à la fois légère, ironique et par instants mélancolique. Chercher le garçon n’est pas tenu
de bout en bout, connait quelques faiblesses dans la caractérisation quelque peu outrancière et convenue de certains personnages masculins. Cependant, ils sont tous regardés avec tendresse, sans
jugement. Le charme du film provient surtout de deux raisons. La première, c’est d’évidence le talent incontestable de la comédienne Sophie Cattani à camper avec une belle
énergie, un grain de folie et une présence physique qui irradie l’écran la tenace Émilie. La seconde, c’est d’avoir eu la bonne idée de situer le film à Marseille et de tirer un profit maximal de
la lumière maritime, des couleurs solaires, ce qui en fait aussi une sorte de film de vacances, de liberté qui crée un espace temporel où tout peut s’avérer, de l’espoir à la déception.
Frais, spontané, cocasse et imaginatif, Chercher le garçon est une œuvre pétillante qui révèle dans les creux un regard futé et malicieux sur la société contemporaine
– les dialogues touchent par leur justesse et leur mordant. Ayant choisi la bonne longueur, renouvelant presque à chaque fois le contexte de la rencontre, Chercher le garçon évite ainsi
de devenir un catalogue ennuyeux et prévisible des clichés qu’on associe facilement aux dragueurs isolés, en mal d’amour, de l’Internet.
Par Patrick Braganti
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Publié dans : Aimable
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Jeudi 10 mai
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10
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09:58
1980 en République Démocratique d’Allemagne,
quelque part dans la campagne, loin de Berlin, au Nord près de la mer : la chute du mur est encore lointaine et les prétendants à la fuite à l’Ouest sont traqués, démasqués et éloignés de la
zone tentatrice berlinoise. C’est le cas de Barbara, chirurgien-pédiatre dans un hôpital de la ville envoyée par les autorités dans une lointaine clinique de province. Entre la préparation de son
évasion par Jörg, son amant qui vit de l’autre côté du mur, et la sollicitude croissante d’André, le médecin-chef, Barbara est perplexe, aveuglée par la suspicion qui entache les rapports et les
sentiments humains. Comment doit-elle comprendre l’attitude d’André : peut-elle lui faire confiance ou, à l’inverse, voir en lui un espion, un homme du régime en place ?
La représentation de l’Allemagne de l’Est par les cinéastes nationaux s’est souvent caractérisée par l’expression d’une étrange et presque incongrue nostalgie (Good Bye, Lenin !) ou
la reconstitution d’un climat oppressant et soupçonneux, créé par les agents secrets de la Stasi (La Vie des autres). S’il n’a certes pas complètement oblitéré la mélancolie d’une époque
révolue, Christian Petzold, réalisateur phare de la nouvelle école de Berlin, a d’abord souhaité monter son film autour de la contagion par un pouvoir policier et autoritaire du
sentiment amoureux. Comment la beauté, l’amour et la liberté sont galvaudés et empoisonnés par l’atmosphère délétère et de méfiance généralisée qui règne alors. Le réalisateur de
Jerichow ne voulait pas non plus montrer une nation opprimée, ni alourdir l’ensemble de symboles inutiles et par trop signifiants. Nous sommes davantage dans les non-dits, la
signification des gestes ébauchés (un sourire, un regard plus appuyé, un frôlement). Malgré le bel été baigné de splendides couleurs – la photo de Barbara est particulièrement soignée –
l’ambiance glaciale est palpable : raide et froide, Barbara se tient constamment sur ses gardes, ne se livre pas et accomplit sa tâche au sein de la clinique comme une automate. Son
existence est rythmée par la répétition : rendez-vous clandestins avec Jörg, visites d’inspection de l’agent Klaus Schütz, travail à l’hôpital. Sans scène violente, ni éclats de voix ou
atteintes physiques, Christian Petzold réussit néanmoins à restituer une époque gangrénée par le doute et le soupçon s’insinuant au cœur des rapports entre des êtres qui les transforment en
duels.
Entre politique et amour, Christian Petzold conserve un équilibre fragile, construisant une œuvre singulière, quasiment en mode mineur, au travers du portrait de deux personnages concentrant en
eux toute la complexité d’une époque de coercition et de compression mentale.
Par Patrick Braganti
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Publié dans : Appréciable
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Dimanche 6 mai
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06
/05
/Mai
13:04
Jusqu’à présent, les meilleurs films qui ont tenté
de traiter de la crise économique de 2008 et des années suivantes ont été des documentaires, visant à démonter et rendre à peu près clairs les mécanismes complexes qui ont conduit à cette
situation (Inside Job) ou à donner la parole aux victimes (Cleveland contre Wall Street). Pour ce qui relève de la fiction, c’est l’annonce de l’apocalypse qui a prévalu.
Premier film de J.C. Chandor, Margin Call offre donc un regard inédit à bien des égards. Il réussit à nous faire pénétrer dans l’œil du cyclone (une société financière
dans un gratte-ciel new-yorkais et son équipe de traders) et à proposer une vision neuve, ou tout au moins inhabituelle, des marionnettistes et jongleurs de la finance internationale. En effet,
le cliché à la dent dure du trader ambitieux, sous pression, speedé et sniffant des rails de coke n’a plus cours ici. Probablement parce que le film s’intéresse à un entre-deux, une période de
flottement et d’indécision entre la révélation d’une énorme faillite à venir et la mise en pratique de solutions radicales qui mettront le feu aux poudres. C’est le plus grand atout de Margin
Call : mettre en scène durant une nuit de doute et de basculement des hommes (et une femme) de pouvoir dépassés par les systèmes qu’ils ont pourtant contribué à échafauder et à
développer. À mots feutrés d’un scénario subtil et bien écrit, les négociations et les plans se fomentent, avec pertes et fracas.
Royaume du cynisme et du calcul, la firme multinationale joue avec les milliards virtuels et les existences réelles de ses employés et de ses clients. Sur ce constat implacable le film ne fait
hélas qu’entériner des intuitions et construit lui-même ses propres limites. On ne lui trouve guère de défauts (maitrise de la mise en scène, certes très inspirée par le modèle de la série,
interprétation sans faute des comédiens, utilisation intelligente du décor naturel de Manhattan) et bizarrement on ne parvient pas à être captivés par le film. C’est vrai qu’il parait difficile
d’éprouver de la compassion pour cet aréopage de cadres millionnaires, dont les plus jeunes sont déjà pourris par la réussite mirobolante et indécente de leurs ainés, exprimant un amour incongru
des chiffres. Ensuite, il ne se passe pas grand-chose au final ; on est dans l’attente qu’un événement extraordinaire (meurtre, suicide, bagarre générale) survienne dans la tension
croissante, décuplée par une nuit sans sommeil. Mais c’est là être bien naïf d’y croire car les dirigeants veillent à ce que tout rentre dans l’ordre, les juteuses enveloppes et les transactions
de licenciement y aidant largement et ayant raison des états d’âme des plus vieux ou de moins aguerris.
À se cantonner à une auscultation fine et acérée du milieu de la finance, en nous plongeant au cœur d’un réacteur dont l’explosion est imminente, le film rejoint en définitive la démarche
documentaire et ne nourrit pas assez sa part fictionnelle. Il n’est pas certain cela étant que cette contradiction soit simple à résoudre, mais il y a sans conteste quelque chose de bancal dans
la dramaturgie de Margin Call qui en fait une œuvre inaboutie et donc insatisfaisante, malgré des qualités formelles indéniables. Ce n’est pas le moindre paradoxe.
Par Patrick Braganti
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Publié dans : Appréciable
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