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Jeudi 19 juillet 4 19 /07 /Juil 12:04

affiche-copie-68 Les deux premiers longs-métrages du québécois Xavier Dolan puisaient en majeure partie dans son propre vécu. Ce qui était particulièrement vrai dans J’ai tué ma mère – ce dont il ne se cachait point – l’était encore dans une moindre mesure pour Les Amours imaginaires. Il apparaissait du coup logique que le touche-à-tout (qui signe scénario et dialogues et conçoit les costumes) s’octroie aussi le rôle principal. Le troisième opus du jeune cinéaste doué et énervant s’affranchit sans conteste de la dimension autobiographique pour vouloir gagner en ampleur, en ambition et en distance.

 

On ne pourra pas reprocher à Xavier Dolan de jouer petits bras dans une fresque s’étendant sur dix années au cours desquelles Laurence, brillant prof de littérature, décide alors qu’il vient de fêter son trentième anniversaire de devenir une femme. Ce désir enfoui dont l’inassouvissement le ronge et l’empêche d’être honnête ne révèle pas une homosexualité refoulée. Laurence, hétéro revendiqué, est amoureux de Fred et n’a pas l’intention de casser le couple plutôt harmonieux qu’il forme avec l’énergique jeune femme. Mais comment un tel cataclysme peut-il ne pas avoir d’influence sur une histoire d’amour et quelles conséquences la décision d’assumer sa réelle identité pourra-t-elle entrainer chez Laurence, c’est bien là que se situe l’enjeu de ce (trop) long film, mélo ébouriffant d’un amour au final impossible dont le passage des années finit par attester de l’extinction prévisible et annoncée.

 

Qu’elle soit fondée sur son expérience personnelle ou sur le fruit de son imagination – laquelle repose sur une connaissance éclectique de la littérature et de la peinture  - la vision de l’amour par Xavier Dolan n’est guère angélique. À peine âgé de 23 printemps, celui qui se voit déjà taxé d’arrogance et de narcissisme fait toutefois preuve d’une authentique maturité quand il s’agit de disséquer la complexité des rapports humains. Très à l’aise dans les scènes conflictuelles où les interprètes s’invectivent et se crient dessus, il filme au plus près et avec une sincérité indiscutable les fissures et les brèches produisant leur œuvre de sape et de destruction irréversible. Ce qui étonne et séduit chez le québécois, qui démarra sa carrière d’acteur dès 6 ans, c’est le goût immodéré qu’il développe pour la culture (surtout musicale) des années 80 et donc sa capacité à en restituer tous les vestiges et les exagérations. C’est doublement surprenant parce qu’il s’agit d’une époque qu’il n’a pas vécue lui-même et que néanmoins elle semble constituer le berceau parfait des préoccupations du réalisateur, particulièrement à l’aise dans l’avalanche de kitsch et d’outrance qui résume la décennie en question.

 

En 2h39, le film n’est certes pas avare des clins d’œil à la mode vestimentaire et musicale des eighties, le transformant du coup en une succession de clips qui abusent des cadrages alambiqués et des ralentis. Pour le public qui a connu in situ cette époque, il est dès lors indéniable que le film produit son petit effet nostalgique à l'évocation de fêtes décadentes et inoffensives. L’affection de Xavier Dolan pour les marginaux et le monde de la nuit tisse ici un lien ténu avec ce que fut le cinéma éphémère de Cyril Collard, et peut-être plus loin encore avec celui d’un Fassbinder, chantre des cabarets interlopes et des travestis pathétiques et altiers. Reste que le sujet principal, la question du genre et de l’identité, n’est jamais réellement traité, ou de loin en loin, puisque le film tend à se resserrer sur l’effondrement de l’histoire entre Laurence et Fred. Melvil Poupaud, qui évite la performance et surtout la caricature en ne jouant pas la folle, ne parvient pas du coup à être crédible en femme ‘normale’, affublée de talons et d’un tailleur strict. C’est même au-delà de l’apparence que se situe le problème tant on ne voit jamais Laurence comme une femme en devenir, juste comme un individu grimé et déguisé, qui n’inspire pas de compassion, mais au contraire moquerie et irritation.

 

Laurence Anyways est souvent irritant et ennuyeux, car décousu et éparpillé, multipliant des séquences à peu près inutiles. Le jeune cinéaste réussit même l’exploit à se citer lui-même, reprenant des plans à l’identique de son opus précédent. Ce qui faisait la force des deux films originels était à chercher du côté de la nouveauté et du recyclage de multiples influences, ce qui n’excluait pas l’humour et surtout l’autodérision salutaire. L’humour s’est à présent étiolé, seulement véhiculé par les expressions fortement imagées des autochtones, et il n’y a plus la moindre once de dérision, remplacée sans avantage par un sérieux qui confine à la prétention, voire la suffisance. Hormis quelques fulgurances, le film qui épuise par une hystérie parfois complaisante annonce-t-il que le système Dolan tourne déjà à vide ? Ce serait là une cruelle nouvelle car il est incontestable que Xavier Dolan possède un talent et un univers, mais peut-être, avec un film si ample et si ambitieux, a-t-il trop rapidement franchi une étape, trop pressé de rejoindre la cour des grands.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
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Vendredi 25 mai 5 25 /05 /Mai 14:47

affiche-copie-59.jpg Dans la lignée des hommes qui tombent et se relèvent, chers au cinéaste Jacques Audiard, le nouveau venu s’appelle Ali, un ancien boxeur, aujourd’hui affublé d’un fils de cinq ans dont il ne sait que faire. Quittant le nord, il part pour Antibes demander l’hospitalité à sa sœur. Bientôt sa route va croiser celle de Stéphanie, dompteuse d’orques dont l’existence bascule lorsqu’elle perd ses jambes lors d’un show qui tourne au massacre. Entre le looser taiseux et brute et la princesse déchue se crée une relation étrange, complice et amicale qui se refuse au pathos et à l’apitoiement. Comment elle va évoluer ainsi que les deux personnages cabossés, c’est bien sûr tout l’enjeu du dernier long-métrage du réalisateur de Sur mes lèvres.

En six films remarqués, Jacques Audiard construit une œuvre qui s’articule sur des héros masculins inaptes à l’amour, aux rapports humains, enfermés dans leur tête et incapables de s’ouvrir aux autres. Jusqu’à la rencontre, soit avec un mentor plus âgé et aguerri, soit avec une femme diminuée physiquement mais sachant faire preuve de discernement et aider ainsi l’âme en perdition à être remise sur le droit chemin. Les admirateurs de Sur mes lèvres et De battre mon cœur s’est arrêté n’auront donc aucune difficulté à retrouver leurs marques tant la mise en scène toujours aussi alourdie d’effets et les thématiques abordées ne diffèrent pas d’un iota par rapport aux productions précédentes. Adapté du recueil de nouvelles de l’auteur canadien Craig Davidson, le film réussit à trahir dans les grandes largeurs l’esprit de noirceur qui imprégnait le livre pour, dans l’assemblage pour le moins douteux qui en est érigé, le transformer en un terne et prévisible mélodrame. À trop enfermer les personnages dans une caractérisation convenue, Jacques Audiard donne l’impression de ne s’être posé aucune des questions fondamentales, ou, si d’aventure il se les est posées, de se montrer incapable d’y apporter la moindre réponse en tant que proposition de cinéma. Ainsi, à la situation horrible pour une jeune femme belle et sportive de se voir amputée des deux jambes, le réalisateur se contente avec une délectation suspecte de filmer des moignons, des essais de prothèse et la métamorphose physique. Mais ce qui se passe dans l’esprit de Stéphanie, on n’en sait rien. Tout comme le chemin vers la rédemption – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit – d’Ali est juste montré dans son aboutissement et nullement dans son déroulement. Une fois encore, le réalisateur du Prophète se refuse à composer des personnages fouillés. On reste donc dans la superficie et l’action – ce que manifestement il réussit le mieux.

Embarrassé du personnage de Stéphanie une fois l’accident survenu, filmé avec force ralentis comme on espérait ne plus jamais en voir, il préfère dès lors s’attacher aux combats de boxe et ainsi renouer avec l’environnement masculin qu’il affectionne. L’ensemble se bâtit en fait sur l’attente : celle du drame puis celle de la rencontre entre Ali et Stéphanie. Une fois comblée, il n’y a plus grand-chose à voir. Le film s’enlise de plus en plus dans une dernière partie enneigée à la dramaturgie appuyée et qui s’avère pourtant un énorme contresens. De film en film se confirme l’intuition initiale : Jacques Audiard est un bon faiseur, pas mauvais directeur d’acteurs (beaucoup moins d’actrices), très sûr de lui et de ses effets, exerçant un contrôle carrément visible sur toute sa production. Ça ne suffit hélas pas à en faire un cinéaste, capable de laisser un peu de place au spectateur jamais ému et souvent agacé.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
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Jeudi 10 mai 4 10 /05 /Mai 19:52

affiche-copie-55 Émilie a beau être une jolie et indépendante jeune femme installée à Marseille, elle n’en est pas moins célibataire et désireuse, en ce soir de Saint-Sylvestre solitaire, que les choses changent dans les six mois à venir. Et puisque l’ère est au virtuel et à l’électronique, autant utiliser les moyens dits modernes, donc s’inscrire sur un site de rencontres. Des rencontres, Émilie ne va pas manquer d’en faire : des drôles et des moins drôles, des romantiques et des cyniques, enfin des hommes pour lesquels la vie amoureuse ne doit guère être plus passionnante ou remplie que celle de la jeune femme. La lilloise Dorothée Sebbagh, réalisatrice jusqu’alors de deux courts-métrages et collaboratrice (au montage ou à l’écriture du scénario) chez Emmanuel Mouret, Serge Bozon ou Valérie Donzelli, choisit pour Chercher le garçon, son premier long-métrage qui ne fait au final que 70 minutes, l’examen décalé du badinage et de la drague dans leur version moderne qui bannit le hasard et espère en l’accumulation et la multiplication.

 

Construit sur le motif de la répétition, celle des rendez-vous plus ou moins brefs auxquels se rend Émilie, le film réussit le pari de ne pas virer au systématisme, de se tenir à juste distance d’une vulgarité ou d’une lourdeur qui restent tapies dans l’ombre et d’instiller une ambiance à la fois légère, ironique et par instants mélancolique. Chercher le garçon n’est pas tenu de bout en bout, connait quelques faiblesses dans la caractérisation quelque peu outrancière et convenue de certains personnages masculins. Cependant, ils sont tous regardés avec tendresse, sans jugement. Le charme du film provient surtout de deux raisons. La première, c’est d’évidence le talent incontestable de la comédienne Sophie Cattani à camper avec une belle énergie, un grain de folie et une présence physique qui irradie l’écran la tenace Émilie. La seconde, c’est d’avoir eu la bonne idée de situer le film à Marseille et de tirer un profit maximal de la lumière maritime, des couleurs solaires, ce qui en fait aussi une sorte de film de vacances, de liberté qui crée un espace temporel où tout peut s’avérer, de l’espoir à la déception.  Frais, spontané, cocasse et imaginatif, Chercher le garçon est une œuvre pétillante qui révèle dans les creux un regard futé et malicieux sur la société contemporaine – les dialogues touchent par leur justesse et leur mordant. Ayant choisi la bonne longueur, renouvelant presque à chaque fois le contexte de la rencontre, Chercher le garçon évite ainsi de devenir un catalogue ennuyeux et prévisible des clichés qu’on associe facilement aux dragueurs isolés, en mal d’amour, de l’Internet.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
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Jeudi 26 avril 4 26 /04 /Avr 13:34

affiche-copie-47 Venu de Bulgarie, Avé, prénom de l’héroïne, emprunte les codes du road-movie pour mieux les dépasser. L’errance des deux jeunes héros doit beaucoup au hasard et au désir de fuir la réalité qui, il est vrai, n’apparait guère reluisante. Des deux, c’est le garçon Kamen qui semble raisonnable et mature, mais aussi introverti et silencieux. Parti en stop pour se rendre aux obsèques d’un pote de lycée qui s’est suicidé, il doit accepter la présence collante de la jeune Avé, dix-sept ans et fugueuse, partie elle aussi en stop à la recherche de son frère aîné. Si le pessimisme nihiliste de Kamen se perçoit au travers de son attitude et de son mutisme qui l’enrobent d’une aura fantomatique, Avé, de son côté, pratique l’art consommé du mensonge et de l’invention, dans le double objectif de susciter l’aide de ceux qu’elle croise, et accessoirement leur affection, et surtout d’enjoliver une existence déjà bien cabossée.

 

Une curieuse alliance donc pour une dérive mélancolique et existentielle de deux jeunes gens qui traversent en voiture et en train la Bulgarie, sous des ciels gris et chargés. Bien sûr, l’apprivoisement mutuel de Kamen et Avé est un ressort prévisible du scénario, mais celui-ci manifeste néanmoins beaucoup de liberté et finit par déboucher sur une résolution inattendue et très ouverte. Le film abandonne par ailleurs rapidement le regard social : l’état du pays où beaucoup de jeunes trainent désœuvrés et sans avenir n’est juste qu’une toile de fond qui exclut l’ambition de la thèse. Ce qui intéresse avant tout le réalisateur Konstantin Bojanov, c’est ce qui se joue dans les non-dits, l’infime douceur et la certitude de s’être reconnus et trouvés entre les deux protagonistes, s’épaulant et s’agrippant l’un à l’autre dans les moments douloureux et compliqués qu’ils vivent. Une délicatesse qui est la plus belle vitrine d’un film qui évoque de manière poétique la notion de l’étiolement et de la désagrégation. Intention sombre qui pourtant engendre une œuvre sans lourdeur ni apitoiement. Un certain charme opère, diffus et ténu ; un sentiment d’évaporation aussi.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
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Samedi 7 avril 6 07 /04 /Avr 20:51

affiche-copie-39 À propos de My Week With Marilyn, premier film de cinéma du londonien Simon Curtis, venu de la télévision pour laquelle il a réalisé téléfilms et séries, la promotion relayée en grande partie par les critiques s’est beaucoup focalisée sur le personnage de Marilyn Monroe et la prestation de la comédienne Michelle Williams. Le mythe de Norma Jeane Baker demeure vivace, la fascination exercée par la blonde qui mourut à 36 ans laissant derrière elle une belle filmographie et un amas de ragots ne semble pas diminuer au cours des années. Mais c’est peut-être faire un (léger) contresens sur les intentions du film qui adoptent le point de vue de Colin Clark, un jeune homme de 23 ans. C’est d’abord ce dernier que l’on découvre à l’écran, multipliant les démarches et les astuces pour travailler dans le milieu du cinéma. Il y parvient durant l’été 1956 en obtenant un job obscur de troisième assistant réalisateur pour le tournage d’un film dont la vedette féminine est Marilyn Monroe, qui se rend en Angleterre pour la première fois.

 

Entre la star et Colin va se nouer une relation d’amitié tendre et platonique, mais aussi éphémère et sans espoir, qui marquera pour longtemps le jeune homme. Le bel été 1956 est surtout une période charnière pour Colin, qui vit là son premier amour et son entrée dans le monde des adultes. Outre qu’il met en scène avec précision le tournage calamiteux du Prince et la Danseuse, avec une Marilyn terrifiée face à Sir Laurence Olivier et éprouvant les pires difficultés à entrer dans le personnage d’Elsie Marina, le film oppose aussi les méthodes de jeu américaines et britanniques. Alors que Marilyn, épaulée et conseillée par Paula Strasberg, épouse de Lee, lui-même professeur d’art dramatique de la comédienne et directeur artistique de l’Actors Studio, Laurence Olivier envisage son métier sous un autre angle, moins moderne, travaillant moins sur la psychologie. Mais la principale thématique de My Week with Marilyn est sans doute l’érosion du temps, si cruelle pour les actrices. Le jeune Colin personnifie la candeur, l’innocence mais d’abord la jeunesse insolente qui prend touts les risques et montre toutes les audaces. À l’opposé, Laurence Olivier se sent déjà vieux et démodé. Entre les deux, la trentenaire Marilyn parait déjà basculer vers la vieillesse. Ainsi l’attirance affectueuse et presque maternelle que l’actrice ressent pour le doux assistant se renforce-t-elle dans le regard honnête et énamouré qu’il lui porte. En quête incessante d’être rassurée et aimée, Marilyn n’est pas dupe de l’hypocrisie qui l’entoure mais se révèle du coup manipulatrice, utilisant d’abord Colin pour satisfaire ses propres intérêts d'ogresse dévoreuse en mal d'amour.

 

De facture classique, sans l’ambition d’être un biopic sur Marilyn Monroe, le film n’est pas dépourvu de charme et flirte souvent avec les codes de la jolie bluette, en édulcorant les aspects complexes de la personnalité de la star, réduits ici à une succession de clichés qui peinent à restituer son magnétisme et ses névroses. My Week with Marilyn est donc une œuvre d’apprentissage d’un jeune homme séduisant, plein d’énergie et de gratitude, suffisamment futé pour adopter la bonne position de respect et de franchise, meilleure arme pour faire défaillir la fragile actrice de Certains l’aiment chaud.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
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