Les deux premiers longs-métrages du québécois
Xavier Dolan puisaient en majeure partie dans son propre vécu. Ce qui était particulièrement vrai dans J’ai tué ma mère – ce dont il ne se cachait point – l’était encore
dans une moindre mesure pour Les Amours imaginaires. Il apparaissait du coup logique que le touche-à-tout (qui signe scénario et dialogues et conçoit les costumes) s’octroie aussi le
rôle principal. Le troisième opus du jeune cinéaste doué et énervant s’affranchit sans conteste de la dimension autobiographique pour vouloir gagner en ampleur, en ambition et en distance.
On ne pourra pas reprocher à Xavier Dolan de jouer petits bras dans une fresque s’étendant sur dix années au cours desquelles Laurence, brillant prof de littérature, décide alors qu’il vient de fêter son trentième anniversaire de devenir une femme. Ce désir enfoui dont l’inassouvissement le ronge et l’empêche d’être honnête ne révèle pas une homosexualité refoulée. Laurence, hétéro revendiqué, est amoureux de Fred et n’a pas l’intention de casser le couple plutôt harmonieux qu’il forme avec l’énergique jeune femme. Mais comment un tel cataclysme peut-il ne pas avoir d’influence sur une histoire d’amour et quelles conséquences la décision d’assumer sa réelle identité pourra-t-elle entrainer chez Laurence, c’est bien là que se situe l’enjeu de ce (trop) long film, mélo ébouriffant d’un amour au final impossible dont le passage des années finit par attester de l’extinction prévisible et annoncée.
Qu’elle soit fondée sur son expérience personnelle ou sur le fruit de son imagination – laquelle repose sur une connaissance éclectique de la littérature et de la peinture - la vision de l’amour par Xavier Dolan n’est guère angélique. À peine âgé de 23 printemps, celui qui se voit déjà taxé d’arrogance et de narcissisme fait toutefois preuve d’une authentique maturité quand il s’agit de disséquer la complexité des rapports humains. Très à l’aise dans les scènes conflictuelles où les interprètes s’invectivent et se crient dessus, il filme au plus près et avec une sincérité indiscutable les fissures et les brèches produisant leur œuvre de sape et de destruction irréversible. Ce qui étonne et séduit chez le québécois, qui démarra sa carrière d’acteur dès 6 ans, c’est le goût immodéré qu’il développe pour la culture (surtout musicale) des années 80 et donc sa capacité à en restituer tous les vestiges et les exagérations. C’est doublement surprenant parce qu’il s’agit d’une époque qu’il n’a pas vécue lui-même et que néanmoins elle semble constituer le berceau parfait des préoccupations du réalisateur, particulièrement à l’aise dans l’avalanche de kitsch et d’outrance qui résume la décennie en question.
En 2h39, le film n’est certes pas avare des clins d’œil à la mode vestimentaire et musicale des eighties, le transformant du coup en une succession de clips qui abusent des cadrages alambiqués et des ralentis. Pour le public qui a connu in situ cette époque, il est dès lors indéniable que le film produit son petit effet nostalgique à l'évocation de fêtes décadentes et inoffensives. L’affection de Xavier Dolan pour les marginaux et le monde de la nuit tisse ici un lien ténu avec ce que fut le cinéma éphémère de Cyril Collard, et peut-être plus loin encore avec celui d’un Fassbinder, chantre des cabarets interlopes et des travestis pathétiques et altiers. Reste que le sujet principal, la question du genre et de l’identité, n’est jamais réellement traité, ou de loin en loin, puisque le film tend à se resserrer sur l’effondrement de l’histoire entre Laurence et Fred. Melvil Poupaud, qui évite la performance et surtout la caricature en ne jouant pas la folle, ne parvient pas du coup à être crédible en femme ‘normale’, affublée de talons et d’un tailleur strict. C’est même au-delà de l’apparence que se situe le problème tant on ne voit jamais Laurence comme une femme en devenir, juste comme un individu grimé et déguisé, qui n’inspire pas de compassion, mais au contraire moquerie et irritation.
Laurence Anyways est souvent irritant et ennuyeux, car décousu et éparpillé, multipliant des séquences à peu près inutiles. Le jeune cinéaste réussit même l’exploit à se citer lui-même, reprenant des plans à l’identique de son opus précédent. Ce qui faisait la force des deux films originels était à chercher du côté de la nouveauté et du recyclage de multiples influences, ce qui n’excluait pas l’humour et surtout l’autodérision salutaire. L’humour s’est à présent étiolé, seulement véhiculé par les expressions fortement imagées des autochtones, et il n’y a plus la moindre once de dérision, remplacée sans avantage par un sérieux qui confine à la prétention, voire la suffisance. Hormis quelques fulgurances, le film qui épuise par une hystérie parfois complaisante annonce-t-il que le système Dolan tourne déjà à vide ? Ce serait là une cruelle nouvelle car il est incontestable que Xavier Dolan possède un talent et un univers, mais peut-être, avec un film si ample et si ambitieux, a-t-il trop rapidement franchi une étape, trop pressé de rejoindre la cour des grands.
Dans la lignée des hommes qui tombent et se
relèvent, chers au cinéaste Jacques Audiard, le nouveau venu s’appelle Ali, un ancien boxeur, aujourd’hui affublé d’un fils de cinq ans dont il ne sait que faire. Quittant le
nord, il part pour Antibes demander l’hospitalité à sa sœur. Bientôt sa route va croiser celle de Stéphanie, dompteuse d’orques dont l’existence bascule lorsqu’elle perd ses jambes lors d’un show
qui tourne au massacre. Entre le looser taiseux et brute et la princesse déchue se crée une relation étrange, complice et amicale qui se refuse au pathos et à l’apitoiement. Comment elle va
évoluer ainsi que les deux personnages cabossés, c’est bien sûr tout l’enjeu du dernier long-métrage du réalisateur de Sur mes lèvres.
Émilie a beau être une jolie et indépendante jeune
femme installée à Marseille, elle n’en est pas moins célibataire et désireuse, en ce soir de Saint-Sylvestre solitaire, que les choses changent dans les six mois à venir. Et puisque l’ère est au
virtuel et à l’électronique, autant utiliser les moyens dits modernes, donc s’inscrire sur un site de rencontres. Des rencontres, Émilie ne va pas manquer d’en faire : des drôles et des
moins drôles, des romantiques et des cyniques, enfin des hommes pour lesquels la vie amoureuse ne doit guère être plus passionnante ou remplie que celle de la jeune femme. La lilloise
Dorothée Sebbagh, réalisatrice jusqu’alors de deux courts-métrages et collaboratrice (au montage ou à l’écriture du scénario) chez Emmanuel Mouret, Serge Bozon ou Valérie
Donzelli, choisit pour Chercher le garçon, son premier long-métrage qui ne fait au final que 70 minutes, l’examen décalé du badinage et de la drague dans leur version moderne qui bannit
le hasard et espère en l’accumulation et la multiplication.
Venu de Bulgarie, Avé, prénom de l’héroïne,
emprunte les codes du road-movie pour mieux les dépasser. L’errance des deux jeunes héros doit beaucoup au hasard et au désir de fuir la réalité qui, il est vrai, n’apparait guère reluisante. Des
deux, c’est le garçon Kamen qui semble raisonnable et mature, mais aussi introverti et silencieux. Parti en stop pour se rendre aux obsèques d’un pote de lycée qui s’est suicidé, il doit accepter
la présence collante de la jeune Avé, dix-sept ans et fugueuse, partie elle aussi en stop à la recherche de son frère aîné. Si le pessimisme nihiliste de Kamen se perçoit au travers de son
attitude et de son mutisme qui l’enrobent d’une aura fantomatique, Avé, de son côté, pratique l’art consommé du mensonge et de l’invention, dans le double objectif de susciter l’aide de ceux
qu’elle croise, et accessoirement leur affection, et surtout d’enjoliver une existence déjà bien cabossée.
À propos de My Week With Marilyn, premier
film de cinéma du londonien Simon Curtis, venu de la télévision pour laquelle il a réalisé téléfilms et séries, la promotion relayée en grande partie par les critiques s’est
beaucoup focalisée sur le personnage de Marilyn Monroe et la prestation de la comédienne Michelle Williams. Le mythe de Norma Jeane Baker demeure vivace, la fascination exercée
par la blonde qui mourut à 36 ans laissant derrière elle une belle filmographie et un amas de ragots ne semble pas diminuer au cours des années. Mais c’est peut-être faire un (léger) contresens
sur les intentions du film qui adoptent le point de vue de Colin Clark, un jeune homme de 23 ans. C’est d’abord ce dernier que l’on découvre à l’écran, multipliant les démarches et les astuces
pour travailler dans le milieu du cinéma. Il y parvient durant l’été 1956 en obtenant un job obscur de troisième assistant réalisateur pour le tournage d’un film dont la vedette féminine est
Marilyn Monroe, qui se rend en Angleterre pour la première fois.