Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 21:19

affiche-copie-10 Il y a d’abord cette crinière blonde derrière laquelle Anne semble se dissimuler et se protéger. Il y a après ce regard absent, dans le vague, qui passe à travers ceux – et ils sont rares – qu’elle côtoie. À Bordeaux, baignée de soleil et de lumière, Anne est seule, retirée du monde, devenue insensible et indifférente jusqu’au jour où la découverte d’un oiseau piégé derrière une cloison de son appartement va servir de déclencheur, la sortir d’une torpeur anesthésiante et la ramener parmi les vivants.


À l’image de son titre, L’Oiseau, le nouveau film du charentais Yves Caumon, est un film en apparence simple et ténu sur l’impossibilité du deuil et la perspective encore lointaine d’une reconstruction compliquée. Car l’état d’Anne, comme frappée de sidération et incapable de voir ou entendre les autres, y compris dans leurs sollicitations les plus intimes, n’est pas fortuit et on en apprendra les motifs au détour d’une scène qui intervient assez tard dans le film. Peu importe car ce qui intéresse sans conteste le réalisateur rare de Cache-Cache, c’est l’existence quotidienne de son héroïne triste et mélancolique. Mais plutôt que l’aborder à l’intérieur uniquement du périmètre réduit (appartement et lieu du travail), le cinéaste prend la tangente et crée une atmosphère étrange, presque onirique, que la cohabitation inattendue avec l’attendrissant volatile aide à approfondir. Mais pas seulement, car les cuisines collectives dans lesquelles travaille Anne et où un de ses collègues tente de la séduire ne sont guère moins singulières, comme l’est la rencontre nocturne à la sortie d’un cinéma avec un inconnu que Mizoguchi émeut jusqu’aux larmes ou l’échappée de la jeune femme dans une nature luxuriante et insolite – on pense à cet instant au Sud Ouest filmé par André Téchiné, lieu de réveil et d’exacerbation des sentiments. L’installation d’une ambiance à la fois douce et extravagante est encore renforcée par l’emploi de tons minéraux où dominent le vert et le bleu qui créent un halo de mystère autour d’Anne.


Pourtant, jamais un film n’aura aussi bien parlé du deuil, en rendant palpable le sentiment d’endormissement des sensations et de déconnexion du monde. Un état de semi-conscience ou d’hébétude éveillée qui devient une espèce d’écrin, de cocon protecteur qui éloigne, sinon nie, la réalité et permet la survie dans la répétition mécanique des gestes. La comédienne Sandrine Kiberlain excelle à interpréter cette jeune femme déjà vieillie par le poids de la douleur, emmurée dans son chagrin, sans cris ni pleurs. Bizarrement, L’Oiseau s’avère une œuvre extrêmement douce et apaisante, à la délicatesse infinie, toujours tendue et prête à se rompre comme son héroïne tellement fragile et perdue. Par moments, le film parvient même à atteindre la grâce, refusant avec opiniâtreté le chemin balisé de l’apitoiement et du tire-larmes, pour se tenir avec pudeur et nuance au plus près de son actrice magnétique, jouant avec brio sur la dualité de la présence et de l’absence.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Appréciable
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Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 21:51

affiche-copie-9 Gracieuse porte mal son prénom : car la jeune cavalière en rupture avec son ancien employeur et qui a accepté de redémarrer à zéro dans un haras prestigieux proche du domicile de son père a plutôt un caractère bien trempé, prête à tout pour avoir un cheval bien à elle qui lui permettrait d’accéder au sommet, donc de s’extirper de sa condition modeste par la même occasion. On peut effectivement aborder Sport de filles, le nouveau long-métrage de la dijonnaise Patricia Mazuy, comme une parabole de la lutte des classes dont le milieu extrêmement fermé et codifié du monde équestre avec ses enjeux financiers constitue un terreau idéal. Projet initié depuis quelques années et porté conjointement par Marina Hands, sa comédienne principale, Sport de filles mise avant tout sur l’action en laissant de côté toute psychologie. De l’action le film n’en manque guère, principalement véhiculée par quatre femmes qui s’ébrouent autour de Franz Mann, un entraineur allemand à la réputation légendaire et courue. Gracieuse bien sûr, mais aussi la compagne et la fille de Mann, plus une riche cliente anglaise venue de Miami qui est aussi la maitresse et ambitionne de mettre la main sur l’ancien champion.


Le film se déroule en France et en Allemagne, durant un concours hippique qui devient le théâtre loufoque et grand-guignolesque des rivalités et des ambitions à la limite du ridicule. Peut-être faut-il aimer beaucoup les chevaux (omniprésents dans le film) pour apprécier le film de la réalisatrice de Saint-Cyr. Car les scènes d’entrainement, de soins et de gala occupent en grande majorité l’espace de la narration, qui a aussi fâcheuse tendance à s’éparpiller et à s’étioler. Sport de filles joue beaucoup sur la pluralité des nationalités (française, allemande et anglaise) et provoque du coup la collision des langages : Gracieuse, sèche et peu aimable, ne fait aucun effort pour être sociable alors que l’entraineur, tiraillé entre sa compagne autoritaire (Josiane Balasko inattendue) et sa maitresse envahissante, se débat avec les subtilités de la langue de Molière. Petit à petit, le film bascule dans le burlesque (Gracieuse se retrouvant dans le coffre d’une voiture) et s’éloigne du coup de son intention initiale pour se concentrer sur la trajectoire atypique d’une jeune femme mal embouchée mais terriblement persuasive et résolue.


Malgré le parti pris de l’action et le refus de psychologisation, ce sont malheureusement l’ennui et le désintérêt qui priment. Revêche et imprévisible, Gracieuse n’attise en rien la sympathie et son comportement nous parait puéril ou à peu près incompréhensible. Quant aux petites mesquineries qui se font jour pendant le concours allemand, il faut avouer que nous passons largement à côté. La lumière toujours remarquable de Caroline Champetier, la musique de John Cale et un casting bigarré (avec le suisse Bruno Ganz qu’on a vu chez Wenders) ne suffisent hélas pas à sauver le film dont on ne devine que par instants l’ambition et l’exigence.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Acceptable
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Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 14:23

affiche-copie-8 Les écrivains, fussent-ils talentueux, qui se voient en cinéastes adaptant leurs propres œuvres, réussissent rarement leur coup quand ils ne se ridiculisent pas. Ceux qui ont su franchir le cap sont des exceptions à tous niveaux (Malraux, Duras) tandis que d’autres sombraient dans l’emphase et le ridicule (les exemples récents de Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq témoignent du naufrage). Parce qu’il est moins prétentieux et plus malin - être rusé et filou comme nouvel art de vivre et de penser -, le trublion Frédéric Beigbeder signe un premier long-métrage qui certes n’a pas grand-chose à voir avec le cinéma, mais qui, du fait de son absence d’ambition et son ton ouvertement décalé, agrémenté de quelques répliques faisant mouche, se laisse regarder sans réel déplaisir.

 

Homme du milieu littéraire, des cercles d’éditeurs (il fut directeur de collections chez Flammarion), Frédéric Beigbeder a été aussi publicitaire avant de succomber aux sirènes des médias (il anime aujourd’hui l’émission Le Cercle, version télévisée, rajeunie et moins pédante que son ancêtre radiophonique Le Masque et la Plume). Qu’il s’en défende ou l’assume avec distance et autodérision, l’auteur de 99 Francs est un homme d’influence, ne manquant ni de culture (littéraire surtout) ni d’entregent (le casting de L’Amour dure trois ans est un savant et iconoclaste patchwork entre vedettes de la télé version Canal+, gloires passés et ringardes du cinéma et penseurs incontournables : Bruckner, Finkielkraut,…). Nul ne doute qu’il ait rencontré beaucoup de difficultés à réunir les fonds pour réaliser et produire ce film, sorte de madeleine sympathique, mais terriblement nombriliste où l’auteur se met lui-même en scène au travers de l’humoriste Gaspard Proust, le bien-nommé, double un peu terne de Beigbeder. C’est d’ailleurs l’impression générale qui ressort du film : mollesse, facilité, fainéantise du  scénario et de la mise en scène – d’ailleurs peut-on parler ici de mise en scène dans cette succession de séquences nourries à la culture de plus en plus néo-beauf de Canal+. L’homme de la publicité connait l’impact des slogans et maîtrise le sens de la formule mais il ne sort guère du périmètre de Saint Germain, dépeignant un monde ostentatoire complètement déconnecté de la réalité. Mais que font tous ces gens pour vivre dans de tels endroits, avoir un tel train de vie ?


L’abattage de Louise Bourgoin – à qui on recommandera d’en profiter un maximum car son heure de gloire passera avec l’érosion de sa plastique, déjà en germe – et la drôlerie habituelle de sa consœur Frédérique Bel apportent beaucoup au film alors que les rôles masculins s’en sortent beaucoup moins bien. Vite vu et encore plus vite oublié, ce petit produit formaté à tous les codes en vigueur épouse en effet l’air du temps : malin, charmeur, mais vide et superficiel, jouant au final avec indécence et une vulgarité rampante d’une dérision autoproclamée que son auteur manie avec un art consommé.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Abominable
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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 22:28

affiche-copie-7 S’il fallait qualifier le cinéma de l’américain David Fincher, au-delà même de la virtuosité presque insolente dont il fait preuve, c’est la notion d’accumulation et d’épuisement qui pourrait venir instantanément à l’esprit – celle de l’épuisement devant s’entendre par la capacité à exploiter un sujet jusqu’à l’essorage, non celui d’un spectateur éreinté par le déferlement qui surgit devant lui, un déferlement d’autant plus intense qu’il s’inscrit dans la durée : le format des œuvres du réalisateur de The Social network pouvant allègrement dépasser les 150 minutes. Après avoir livré le biopic vitaminé du créateur de Facebook, qui réussissait la parfaite osmose entre fond et forme, on était plutôt impatients de découvrir la version made by Fincher du thriller suédois à succès – c’est un euphémisme – alors que les adaptations précédentes n’avaient guère convaincu par trop de mollesse. La mollesse assurément ne fait pas partie de la grammaire cinématographique de David Fincher qui s’empare avec panache de l’adaptation du roman en parvenant derrière l’intrigue à présent largement dévoilée à imposer sa griffe. Autrement dit, il ne faut au spectateur que quelques minutes pour savoir qu’il est bien dans un long-métrage signé de l’auteur de Seven.


Bien sûr, le passage de l’écrit à l’écran s’accompagne par obligation de simplification : ici on se rendra compte que ce n’est pas tant la multiplication des suspects que la mise en scène des moyens d’enquête qui passionne le cinéaste. On serait même tentés de dire que l’intrigue apparemment complexe, réunissant malgré eux les membres d’une famille richissime d’industriels, se réduit assez rapidement pour se clôturer par une résolution presque faible. Mais celle-ci n’est que l’exact contrepoint de la sophistication de la double enquête menée par un journaliste sur la touche et une jeune asociale, pupille à 23 ans, d’une redoutable intelligence. L’union en quelque sorte de la carpe et du lapin, qui intervient au bout d’une heure et qui fait en effet décoller le film, marque la réunion de deux approches, l’une traditionnelle et l’autre résolument moderne et technique, faisant un usage intensif des nouvelles technologies, ce qui permet d’établir une passerelle évidente avec l’opus précédent.
Entre une jeune femme ne semblant guère goûter le commerce des hommes et des hommes qui n’aiment pas les femmes, comme le suggère le titre, il y a forcément matière à confusion, superposition et fausses pistes. Ainsi Millenium se révèle t-il un énorme, mais absolument pas indigeste, mille-feuilles dont le spectateur jamais rassasié se délecte toujours plus de déguster une nouvelle couche. De la même manière que dans Zodiac, dont il épouse par endroits les tonalités et la crédulité curieuse de son héros, David Fincher accumule les indices, paraissant noyer le spectateur sous un flux d’informations présentées à la façon d’un reportage haletant. De l’île glaciale et enneigée, propriété de la dynastie Vanger, Fincher nous offre quelques échappées vers Londres ou Zurich, mais partout il montre un monde froid et cynique où, derrière les murs des belles bâtisses, vient se nicher la monstruosité humaine sous fond d’atrocités plus anciennes : la famille Vanger a compté parmi les siens quelques nazis.


C’est donc un film sur l’empilement et l’interpénétration qui nous emporte dans sa fougue et sa virtuosité, mais qui n’oblitère pas pour autant de fouiller l’âme infectée et à jamais vicieuse des meurtriers qui le peuplent. L’immense cinéaste suédois Ingmar Bergman n’a cessé d'ausculter  les comportements des couples et des familles, faisant de son pays en apparence parfait et lisse le territoire idéal de la névrose. Peut-être l’écrivain Stieg Larsson avait-il dans un coin de tête l’héritage bergmanien. En tout cas, dans une forme autrement plus luxueuse, David Fincher saisit et restitue avec brio l’étrangeté venue du Nord durant 158 minutes époustouflantes, dérangeantes et viscérales qui retiennent sans jamais la relâcher l’attention d’un spectateur subjugué et ravi.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Admirable
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Samedi 21 janvier 2012 6 21 /01 /Jan /2012 12:36

affiche-copie-6 Dans le Périgord durant la Seconde Guerre mondiale, Ici-bas met en scène l’histoire inspirée de faits réels de Sœur Luce, religieuse et infirmière à l’hôpital de Périgueux. Jusqu’à présent discrète et entièrement tournée vers le Christ, l’existence de Sœur Luce subit un profond bouleversement lorsqu’elle est amenée à soigner le père Martial, aumônier et maquisard. Pour Luce s’incarne en Martial, un être de chair, l’amour asexué et figuratif qu’elle avait toujours porté à la représentation divine. Écartelée entre sa foi et l’attirance irrépressible qu’elle éprouve pour Martial – une attirance qui n’est pas réciproque et que le jeune aumônier, embarrassé et dépassé par les événements, tente de dissuader – Sœur Luce répudie ses vœux et quitte le couvent.


Au cœur des paysages automnaux de la Dordogne, l’histoire tragique et romanesque de Sœur Luce témoigne des difficultés à être religieuse au milieu des hommes, et donc des tentations, notamment dans une époque de conflit qui attise les tensions et génère aussi une promiscuité nouvelle. La démarche radicale et jusqu’au-boutiste de Sœur Luce, récupérée au final par le maquis qui en fera une martyre, faute de trouver une solution qui empêche cette issue fatale, est marquée du sceau de la plus profonde conviction. Elle est intimement persuadée que c’est le Christ qui met sur son chemin Martial comme une sorte de double charnel, mais que l’apparition du nouveau sujet amoureux exclut par automatisme la dévotion. En ce sens, la trajectoire de Sœur Luce, déterminée et intransigeante avec elle-même, fait preuve d’une réelle intégrité que rien – ni la visite d’un vieux prêtre, ni les propositions de l’évêque relayées par le chef des maquisards, désolé de la tournure des événements – ne permet d’ébranler.


Dommage dès lors que la mise en scène de Jean-Pierre Denis ne soit pas plus inspirée. Les scènes de maquis apparaissent trop artificielles et sentent trop le carton-pâte. De même le réalisateur des Blessures assassines ne semble guère à son aise dans le monde secret et hermétique du couvent, en proposant une vision convenue où les paroles doucereuses, mais autoritaires, de la Mère supérieure et de l’évêque, sont constituées d’une litanie de sentences définitives et de lieux communs. L’expérience extraordinaire et solitaire que vit Sœur Luce sème le trouble en rajoutant à celui forcément plus tangible et lourd de dangers immédiats que représente la présence de l’ennemi. Comme si les tourments intérieurs de la religieuse venaient se surajouter à la complexité de la situation mais de façon presque anormale, pour ne pas dire indécente ou hors circonstances, avec des conséquences terribles que le dépit amoureux et la trahison ne peuvent entièrement justifier.


Ici-bas vaut d’abord par la qualité d’interprétation de ses deux comédiens principaux : Céline Sallette et Eric Caravaca, la première habitée d’une force inébranlable et le deuxième abasourdi par cet amour inouï dont il est l’objet à son corps défendant. Hélas le film peine à nous toucher durablement en restant dans une sage et appliquée mise en scène qui manque de souffle et d’ambition.

 

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Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
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