Vendredi 25 mai 2012 5 25 /05 /Mai /2012 14:47

affiche-copie-59.jpg Dans la lignée des hommes qui tombent et se relèvent, chers au cinéaste Jacques Audiard, le nouveau venu s’appelle Ali, un ancien boxeur, aujourd’hui affublé d’un fils de cinq ans dont il ne sait que faire. Quittant le nord, il part pour Antibes demander l’hospitalité à sa sœur. Bientôt sa route va croiser celle de Stéphanie, dompteuse d’orques dont l’existence bascule lorsqu’elle perd ses jambes lors d’un show qui tourne au massacre. Entre le looser taiseux et brute et la princesse déchue se crée une relation étrange, complice et amicale qui se refuse au pathos et à l’apitoiement. Comment elle va évoluer ainsi que les deux personnages cabossés, c’est bien sûr tout l’enjeu du dernier long-métrage du réalisateur de Sur mes lèvres.

En six films remarqués, Jacques Audiard construit une œuvre qui s’articule sur des héros masculins inaptes à l’amour, aux rapports humains, enfermés dans leur tête et incapables de s’ouvrir aux autres. Jusqu’à la rencontre, soit avec un mentor plus âgé et aguerri, soit avec une femme diminuée physiquement mais sachant faire preuve de discernement et aider ainsi l’âme en perdition à être remise sur le droit chemin. Les admirateurs de Sur mes lèvres et De battre mon cœur s’est arrêté n’auront donc aucune difficulté à retrouver leurs marques tant la mise en scène toujours aussi alourdie d’effets et les thématiques abordées ne diffèrent pas d’un iota par rapport aux productions précédentes. Adapté du recueil de nouvelles de l’auteur canadien Craig Davidson, le film réussit à trahir dans les grandes largeurs l’esprit de noirceur qui imprégnait le livre pour, dans l’assemblage pour le moins douteux qui en est érigé, le transformer en un terne et prévisible mélodrame. À trop enfermer les personnages dans une caractérisation convenue, Jacques Audiard donne l’impression de ne s’être posé aucune des questions fondamentales, ou, si d’aventure il se les est posées, de se montrer incapable d’y apporter la moindre réponse en tant que proposition de cinéma. Ainsi, à la situation horrible pour une jeune femme belle et sportive de se voir amputée des deux jambes, le réalisateur se contente avec une délectation suspecte de filmer des moignons, des essais de prothèse et la métamorphose physique. Mais ce qui se passe dans l’esprit de Stéphanie, on n’en sait rien. Tout comme le chemin vers la rédemption – puisque c’est bien de cela qu’il s’agit – d’Ali est juste montré dans son aboutissement et nullement dans son déroulement. Une fois encore, le réalisateur du Prophète se refuse à composer des personnages fouillés. On reste donc dans la superficie et l’action – ce que manifestement il réussit le mieux.

Embarrassé du personnage de Stéphanie une fois l’accident survenu, filmé avec force ralentis comme on espérait ne plus jamais en voir, il préfère dès lors s’attacher aux combats de boxe et ainsi renouer avec l’environnement masculin qu’il affectionne. L’ensemble se bâtit en fait sur l’attente : celle du drame puis celle de la rencontre entre Ali et Stéphanie. Une fois comblée, il n’y a plus grand-chose à voir. Le film s’enlise de plus en plus dans une dernière partie enneigée à la dramaturgie appuyée et qui s’avère pourtant un énorme contresens. De film en film se confirme l’intuition initiale : Jacques Audiard est un bon faiseur, pas mauvais directeur d’acteurs (beaucoup moins d’actrices), très sûr de lui et de ses effets, exerçant un contrôle carrément visible sur toute sa production. Ça ne suffit hélas pas à en faire un cinéaste, capable de laisser un peu de place au spectateur jamais ému et souvent agacé.

 

2

Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 22 mai 2012 2 22 /05 /Mai /2012 15:06

affiche-copie-57 C’est donc autour d’une histoire d’amour entre deux enfants, Sam et Suzy, que l’américain Wes Anderson construit son septième long-métrage. Deux enfants, peut-être pas tout à fait. Si Sam, scout Kaki aux faux airs de Davy Crockett façon Castor Junior, a encore tout du bébé, son amoureuse Suzy a elle déjà les attributs irréprochables d’une petite Lolita. Sans doute le réalisateur de La Vie aquatique a-t-il bien raison de croire en l’amour enfantin car la version des adultes semble ici se cantonner à la tromperie, la rancœur et la jalousie. Ces mêmes adultes, qui les parents de Suzy, qui l’officier de police en charge de remettre la main sur les deux fuyards, qui le chef scout quelque peu niais, redoublent d’efforts pour anéantir la romance originelle, comme pour préserver des inévitables déceptions et des désillusions fatales les jeunes innocents qui, de leur côté, révèlent un comportement plus responsable et réfléchi.

 

C’est une évidence : Moonrise Kingdom se construit sur l’inversion des rôles entre enfants et adultes, et épouse pour cela la forme d’un conte niché au cœur d’îles prochainement soumises à un cataclysme météorologique. Un conte qui emprunte lui-même beaucoup aux codes de la bande dessinée : les cadres stricts composent autant de cases qui défilent en longs travellings latéraux ou en mouvements de marche arrière de la caméra. Comme dans ses opus précédents, le réalisateur réussit à merveille à créer un univers personnel avec son patchwork de couleurs pastel, son sens inouï du détail qui confine au perfectionnisme, son goût de l’invention et du décalage. L’ennui est que cette savante alchimie transpire le préfabriqué et le systématique de manière de plus en plus visible, réduisant ainsi l’ensemble à une succession de sketches qui manque un peu de liant. Les séquences des retrouvailles et de la fugue des jeunes tourtereaux donnent au film ses meilleurs moments, notamment parce qu’elles utilisent à plein les ressources de l’endroit, paradisiaque et féérique. Sur fond de Françoise Hardy, l’été 1965, même au large de la Nouvelle-Angleterre, ça vous a un petit côté pop, nostalgique et mélancolique irréfutable que les teintes acidulées soulignent joliment. Tout ceci est donc charmant, léger et aussi anecdotique. Le système Anderson tourne à la fois à plein régime et un peu à vide, comme prisonnier de ses afféteries et de ses tics. La part dévolue aux adultes (avec un casting de stars) est logiquement réduite, mais pour le coup les seconds rôles peinent à exister au-delà de quelques prestations frisant le cabotinage. L’issue du film dans le déchainement des éléments vire peu à peu à la pantalonnade, le tirant pour le coup vers le pur divertissement qui ne manquera pas de réjouir grands et petits. C’est dans la dernière scène où Sam peint le tableau d’un paysage qui n’existe plus que transparait l’éphémère de la jeunesse et des amours enfantines. Un constat qui assombrit soudain le film, signe peut-être que Wes Anderson se dirige prochainement vers d’autres univers.

 

3

Par Patrick Braganti
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 11:38

affiche-copie-56 S’emparer de la question de la sexualité en faisant l’impasse sur celles du désir et du plaisir, c’est le meilleur moyen de réaliser un film vide et triste, ennuyeux et inintéressant au possible, alors que le sujet est au final passionnant. La promotion de Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui, nouvel opus du duo formé par Jean-Marc Barr et Pascal Arnold, met l’accent sur l’authenticité des scènes sexuelles explicites, captées frontalement, sans souci d’embellissement ou de duperie – seule originalité d’une œuvre plate et sans saveur, incapable de créer la moindre intimité entre les tribulations de cette curieuse famille et le spectateur.

 

La péripétie du cadet, surpris en plein cours de biologie à se masturber et à se filmer sur son téléphone portable, va semer le trouble au cœur de la famille où la question sexuelle devient soudainement centrale et traverse les trois générations qui peuplent la maison vaguement bohême et artistique : du grand-père veuf qui recourt aux bons soins d’une prostituée aux enfants (le puceau obsédé, l’expérimentateur qui se cherche et la sœur qui a trouvé son épanouissement) en passant par les parents en proie au doute sur leur vieillissement et leur dégradation physique. Ce qui pose ici le plus problème, c’est la sensation que l’acte sexuel revêt un caractère obligatoire, le signe d’une appartenance à un corps social. Au moment où le tourmenté novice perd son pucelage, il ne laisse paraître qu’une certaine lassitude, comme déjà blasé et soulagé de se débarrasser d’un rite qui ne lui apporte aucun plaisir – en tout cas, il n’en exprime aucun. Il y a dans l’observation impudique, mais jamais dérangeante et encore moins subversive, de la famille une dimension sociologique incontestable : on peut reconnaitre de l’audace à filmer la relation entre un vieil homme et une prostituée attentionnée. On est à l’inverse plutôt décontenancés par ce que le film montre des pratiques de la jeune génération, motivées par la performance, l’exhibitionnisme et la rupture des conventions. Échapper à la routine est le credo de la sœur et de son mec, lequel est de manière inattendue capable de faire preuve de beaucoup de délicatesse et de subtilité lorsque, se masturbant aux côtés de sa copine, il décrit par le menu ce qu’elle lui inspire.

 

D’un amateurisme confondant, mal joué par des comédiens qui cachent mal leur ennui et finissent par nous le communiquer, le film qui revendique l’esprit libertaire des années 70 ne parvient jamais à traiter son sujet, se complaisant à juxtaposer des séquences d’ébats laides, sans érotisation, à des conversations vaines, à la limite du ridicule. Où Jean-Marc Barr et Pascal Arnold sont-ils allés pêcher cette idée saugrenue que la sexualité, sujet de l’intime par excellence, pouvait être débattue avec futilité et superficialité à la table familiale ? On se le demande encore.

 

1

Par Patrick Braganti - Publié dans : Abominable
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 19:52

affiche-copie-55 Émilie a beau être une jolie et indépendante jeune femme installée à Marseille, elle n’en est pas moins célibataire et désireuse, en ce soir de Saint-Sylvestre solitaire, que les choses changent dans les six mois à venir. Et puisque l’ère est au virtuel et à l’électronique, autant utiliser les moyens dits modernes, donc s’inscrire sur un site de rencontres. Des rencontres, Émilie ne va pas manquer d’en faire : des drôles et des moins drôles, des romantiques et des cyniques, enfin des hommes pour lesquels la vie amoureuse ne doit guère être plus passionnante ou remplie que celle de la jeune femme. La lilloise Dorothée Sebbagh, réalisatrice jusqu’alors de deux courts-métrages et collaboratrice (au montage ou à l’écriture du scénario) chez Emmanuel Mouret, Serge Bozon ou Valérie Donzelli, choisit pour Chercher le garçon, son premier long-métrage qui ne fait au final que 70 minutes, l’examen décalé du badinage et de la drague dans leur version moderne qui bannit le hasard et espère en l’accumulation et la multiplication.

 

Construit sur le motif de la répétition, celle des rendez-vous plus ou moins brefs auxquels se rend Émilie, le film réussit le pari de ne pas virer au systématisme, de se tenir à juste distance d’une vulgarité ou d’une lourdeur qui restent tapies dans l’ombre et d’instiller une ambiance à la fois légère, ironique et par instants mélancolique. Chercher le garçon n’est pas tenu de bout en bout, connait quelques faiblesses dans la caractérisation quelque peu outrancière et convenue de certains personnages masculins. Cependant, ils sont tous regardés avec tendresse, sans jugement. Le charme du film provient surtout de deux raisons. La première, c’est d’évidence le talent incontestable de la comédienne Sophie Cattani à camper avec une belle énergie, un grain de folie et une présence physique qui irradie l’écran la tenace Émilie. La seconde, c’est d’avoir eu la bonne idée de situer le film à Marseille et de tirer un profit maximal de la lumière maritime, des couleurs solaires, ce qui en fait aussi une sorte de film de vacances, de liberté qui crée un espace temporel où tout peut s’avérer, de l’espoir à la déception.  Frais, spontané, cocasse et imaginatif, Chercher le garçon est une œuvre pétillante qui révèle dans les creux un regard futé et malicieux sur la société contemporaine – les dialogues touchent par leur justesse et leur mordant. Ayant choisi la bonne longueur, renouvelant presque à chaque fois le contexte de la rencontre, Chercher le garçon évite ainsi de devenir un catalogue ennuyeux et prévisible des clichés qu’on associe facilement aux dragueurs isolés, en mal d’amour, de l’Internet.

 

3 5

Par Patrick Braganti - Publié dans : Aimable
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 10 mai 2012 4 10 /05 /Mai /2012 09:58

affiche-copie-54 1980 en République Démocratique d’Allemagne, quelque part dans la campagne, loin de Berlin, au Nord près de la mer : la chute du mur est encore lointaine et les prétendants à la fuite à l’Ouest sont traqués, démasqués et éloignés de la zone tentatrice berlinoise. C’est le cas de Barbara, chirurgien-pédiatre dans un hôpital de la ville envoyée par les autorités dans une lointaine clinique de province. Entre la préparation de son évasion par Jörg, son amant qui vit de l’autre côté du mur, et la sollicitude croissante d’André, le médecin-chef, Barbara est perplexe, aveuglée par la suspicion qui entache les rapports et les sentiments humains. Comment doit-elle comprendre l’attitude d’André : peut-elle lui faire confiance ou, à l’inverse, voir en lui un espion, un homme du régime en place ?

 

La représentation de l’Allemagne de l’Est par les cinéastes nationaux s’est souvent caractérisée par l’expression d’une étrange et presque incongrue nostalgie (Good Bye, Lenin !) ou la reconstitution d’un climat oppressant et soupçonneux, créé par les agents secrets de la Stasi (La Vie des autres). S’il n’a certes pas complètement oblitéré la mélancolie d’une époque révolue, Christian Petzold, réalisateur phare de la nouvelle école de Berlin, a d’abord souhaité monter son film autour de la contagion par un pouvoir policier et autoritaire du sentiment amoureux. Comment la beauté, l’amour et la liberté sont galvaudés et empoisonnés par l’atmosphère délétère et de méfiance généralisée qui règne alors. Le réalisateur de Jerichow ne voulait pas non plus montrer une nation opprimée, ni alourdir l’ensemble de symboles inutiles et par trop signifiants. Nous sommes davantage dans les non-dits, la signification des gestes ébauchés (un sourire, un regard plus appuyé, un frôlement). Malgré le bel été baigné de splendides couleurs – la photo de Barbara est particulièrement soignée – l’ambiance glaciale est palpable : raide et froide, Barbara se tient constamment sur ses gardes, ne se livre pas et accomplit sa tâche au sein de la clinique comme une automate. Son existence est rythmée par la répétition : rendez-vous clandestins avec Jörg, visites d’inspection de l’agent Klaus Schütz, travail à l’hôpital. Sans scène violente, ni éclats de voix ou atteintes physiques, Christian Petzold réussit néanmoins à restituer une époque gangrénée par le doute et le soupçon s’insinuant au cœur des rapports entre des êtres qui les transforment en duels.
Entre politique et amour, Christian Petzold conserve un équilibre fragile, construisant une œuvre singulière, quasiment en mode mineur, au travers du portrait de deux personnages concentrant en eux toute la complexité d’une époque de coercition et de compression mentale.

 

4

Par Patrick Braganti - Publié dans : Appréciable
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Présentation

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés